Le Président Alpha CONDE : et son « plan B » pour un troisième mandat présidentiel constitutionnel (Par Ibrahim Kallo)

2-12-2019 Culture ActuConakry

Au fur et à mesure que le
temps passe, l’étau se resserre autour du président guinéen dans sa quête obstinée
d’un nouveau mandat au-delà de la limite constitutionnelle actuelle. Autant les
forces vives du pays, réunies sous l’emblème du Front National pour la Défense
de la Constitution (FNDC), accentuent leur pression,
autant
l’ambition d’Alpha Condé de faire adopter une nouvelle constitution, par voie
référendaire, se bute au langage dissuasif mais diplomatique de la communauté
internationale. Ce qui l’incite à songer à une autre alternative comme Plan B
ou C.





Environ 22 morts sont à déplorer
depuis que le FNDC a déclenché le 14 octobre dernier une série de
manifestations générales contre les velléités de changement constitutionnel du
président guinéen. Ce bilan macabre, qui écorne déjà l’image du pays au vu de la
récente crise politico-sociale, pourrait s’aggraver si le dialogue de sourds
entre les protagonistes de cette crise perdure. D’autant plus que le FNDC sait
pertinemment qu’en cas de changement de constitution, le compteur sera remis à
zéro, permettant ainsi au président Alpha Condé de briguer un nouveau mandat.
Or, la constitution actuelle l’en empêche dans son Article 27.  C’est l’éventualité d’une présidence à vie
pour Alpha CONDE que le FNDC craint et s’emploie à éviter à tout prix.





C’est
pourquoi, le FNDC est droit dans ses bottes – pas question d’abandonner le
combat jusqu’à la renonciation solennelle par le président à ce projet de
nouvelle constitution— et veille au respect des intangibilités de la
Constitution de 2010, prévues à l’Article 154.





Malgré les nombreux
actes d’intimidation ainsi que la tentative de décapitation du
leadership du FNDC par l’arrestation arbitraire intervenue le 12 octobre dernier
de ses membres, suivie de leur emprisonnement dans un procès réputé être une
véritable « parodie de justice », les protestations ne faiblissent pas. Avec
la remise en liberté provisoire le 28 novembre passé des principaux
responsables du FNDC, ce mouvement citoyen sort visiblement grandi de cette épreuve
de force. Dans la même veine, il convient de rappeler que l’antenne du FNDC dans la ville de
Nzérékoré a tenu une grandiose manifestation le 21 novembre dernier, en
réaction à une mobilisation similaire organisée par des promoteurs du projet de
changement de constitution à l’occasion de la visite du Chef de l’Etat guinéen
dans cette localité. Enterrant ainsi la trêve qui avait été signée entre les
deux camps.





Cette manifestation anti-changement de la constitution dans ce
chef-lieu de la région forestière, tout comme à Conakry et dans nombre de
grandes villes du pays, notamment Kindia, Labé, Boké, Mamou, Dalaba, etc., semble
avoir infligé un coup dur au régime d’Alpha Condé. De même, des Guinéens de
l’extérieur, notamment en Europe et aux Etats-Unis continuent à
manifester, enfonçant ainsi le clou, mettant le pouvoir de Conakry sous le feu
des critiques mondiales.
Au demeurant, la mobilisation contre ce projet se poursuit tant à l’intérieur
qu’à l’extérieur du pays.





Quant aux partenaires
extérieurs et organisations non-gouvernementales internationales dont « Amnesty
International », ils n’ont pas lésiné avec les critiques parfois acerbes à
l’endroit de l’Etat guinéen. Et ce à cause des graves violations des droits de
l’homme dans le pays et leur corollaire de répressions brutales et de meurtres,
visant, en grande partie, les opposants au changement de la constitution. Ainsi,
dans son rapport du 13 novembre 2019 intitulé « Guinée – les voyants au rouge pour les droits humains à l’approche de l’élection
présidentielle »,
Amnesty international indique « Au moins 70 manifestants et passants ont été tués depuis janvier 2015
en Guinée
tandis que 109 personnes sont mortes en détention.





En outre, les Nations Unies
et des représentants diplomatiques de haut rang en poste à Conakry, notamment
ceux de France, d’Allemagne et des Etats-Unis ont tiré la sonnette d’alarme
face à l’escalade de la violence et au manque du dialogue entre les parties
concernées. Ces diplomates ont, dans la foulée, exhorté le gouvernement guinéen
le respect strict des libertés et droits fondamentaux des citoyens, y compris
le droit à la liberté d’association, à la liberté de réunion pacifique, à la
liberté d’expression, à la liberté de presse, à la liberté de manifestation, etc.
Ils ont rappelé aux manifestants l’obligation du respect de la loi dans
l’exercice de leur droit de manifestation.





Dans le même cadre, la CEDEAO
multiplie ses alertes précoces sur les conséquences pouvant découler d’une
modification constitutionnelle non consensuelle ou d’une éventualité de briguer
un mandat présidentiel anticonstitutionnel. En même temps, les autorités
religieuses et coutumières du pays se distancent et se prononcent ouvertement
contre le projet de changement constitutionnel.





Face à ces stumbling
blocks socio-politiques et diplomatiques, Alpha Condé serait tenté de jouer un
autre pion dans ce jeu de dame très incertain. Celui de recourir au vote de la
majorité des 2/3 de la future Assemblée nationale, qu’il ambitionnerait aux
terme des élections législatives prévues le 16 février 2020. (S’il remportait
le quota requis). Le chef de l’Etat, comme à son habitude, et en fin stratège,
serait en train de couper l’herbe sous le pied de ses opposants. Il semble
avoir déjà lancé sa compagne électorale, à telle enseigne ses diatribes lors de
ses récentes visites à N’Zérékoré, Kankan et Siguiri, visaient particulièrement
ses principaux adversaires politiques. Il y a également appelé à plusieurs
reprises ses partisans à se mobiliser massivement pour se faire recenser au
cours des opérations d’enrôlement et de révision des listes électorales déjà lancées
par le CENI. Cet état de fait, ressemblant à un fait accompli, devrait à coup
sûr contribuer à rabaisser la tension sur le front de la protestation contre le
changement de la constitution. En tout cas ce sont visiblement les désidératas
du président Condé.





Le décret convoquant le
corps électoral pour les législatives de février prochain n’est donc point anodin.
Encore moins fortuit. C’est bien calculé. Sinon comment peut-on comprendre que
ce décret soit pris avant même le commencement de la révision des listes électorales.
Donc antérieur à l’établissement du même corps convoqué ? Toutefois, à défaut
de tuer dans l’œuf les protestations du FNDC par des pratiques imbibées d’un
apparent machiavélisme, Alpha Condé souhaiterait détourner l’attention sur la
pomme de discorde, liée au changement constitutionnel, tout en manœuvrant pour prendre
ses adversaires politiques à contre-pied dans un processus devant conduire au scrutin
législatif. Ce qui consiste à employer des ruses lui permettant de devancer ces
derniers dans les préparatifs du scrutin. C’est pourquoi, de nombreux hauts
commis de l’Etat et des hommes d’affaires proches du pouvoir sont déjà à pied
d’œuvre pour mettre la machine de l’administration publique guinéenne à
contribution tout comme les différents mouvements de soutien, qui sont en train
d’être redynamisés pour la cause du président, à la solde des inconditionnels
ou des valets de ce dernier. L’origine des mannes finançant ostentatoirement
ces structures étant douteuse pour la plupart, ce sont les ressources destinées
aux investissements publics qui en pâtissent potentiellement.





Entre deux maux, on
choisit le moindre, dit-on. En raison du fait que le forcing pour un changement
constitutionnel par referendum s’avère déjà plus dangereux, le pouvoir actuel
chercherait une autre solution, celle de la voie parlementaire à la majorité
absolue (s’il obtenait le quota prescrit aux prochaines législatives) Cependant,
au cas où les résultats desdites législatives ne lui garantiraient pas cette
possibilité, Alpha Condé pourrait saisir l’opportunité entre la date de la tenue
des législatives en vue et le délai de six mois requis avant le terme d’un
mandat présidentiel afin de relancer éventuellement son cher projet de
changement constitutionnel par voie  référendaire.
Car, il faut le rappeler, « le Protocole additionnel sur la démocratie et
la bonne gouvernance de 2001 au Protocole au mécanisme de prévention, de
gestion, de règlement des conflits et de maintien de la paix et de la sécurité
de 1999 de la CEDEAO » stipule : « aucune réforme substantielle de
la loi électorale ne doit intervenir dans les six (6) mois précédant les
élections, sans le consentement d’une large majorité des acteurs politiques 
».





Vu la mise en ordre de
bataille de ses troupes pour les législatives prévues, de manière subite et
hâtive en quelque sorte, il est évident que la mouvance présidentielle ne joue
nullement à l’improviste et ne ménage ses efforts à ce sujet.





Par conséquent et à
l’approche des échéances électorales futures et considérant les faits ci-haut,
le président guinéen serait en train de se livrer à des actes d’apaisement du
climat politico-social (libération des leaders du FNDC, reprise de
l’autorisation des manifestations de l’opposition) d’une part et des opérations
de séduction auprès des communautés qui ne lui sont pas traditionnellement
favorables en matière d’élection, d’autre part. Le mini remaniement ministériel
intervenu le 11 novembre dernier et le fait de baptiser au   nom de feu General Lansana CONTE le nouveau
stade de Nongo, le deuxième plus grand stade pays, sont illustratifs à plus
d’un titre. Alors, ces actes rappellent un proverbe africain qui dit « si on
voit un lion débordé de gentillesse à l’approche d’un troupeau de brebis, il
faut s’en méfier car cela n’est pas l’expression de l’amour qu’il éprouve
envers le troupeau mais plutôt un appétit vorace dissimulé derrière un
simulacre de compassion qui cache mal sa réputation de prédateur »





Au vue de ce qui précède,
les partis politiques de l’opposition se doivent d’effectuer des calculs et des
choix à la fois tactiques et stratégiques dès maintenant. L’intelligence avec
laquelle ils joueront leurs cartes déterminera les rapports de force dans un
avenir proche entre une mouvance présidentielle rapace et une opposition minée
par des conflits d’egos d’une part ainsi que la suite de la conquête du pouvoir
politique d’autre part. Puisque non seulement laisser s’éroder la pression ambiante
de la rue sur Apha Condé serait contreproductif pour le FNDC incluant l’opposition
mais également ne pas se préparer conséquemment dès à présent pour les
législatives déjà programmées serait fatale. La bataille de demain se gagne
aujourd’hui.





Parce qu’un adage populaire guinéen nous enseigne « quand on voit la langue se faufiler entre les doigts, si elle ne vise pas le sucré, c’est qu’elle convoite l’assaisonné ». C’est dire si Alpha Condé a sorti une autre carte, celle du scrutin législatif en plein débat sur la problématique de changement constitutionnel, c’est qu’il veut endormir les contestataires. Et comme il tient mordicus à s’éterniser au pouvoir, rien n’exclut qu’il n’en sortira pas de nouveau le cas échéant. En tout état de cause, la balle est à présent dans le camp des forces vives de la nation.









Ibrahim KALLO





Juriste et Expert International en Aide
Humanitaire et au Développement





Email : kalloibrahim76@yahoo.com


L’article Le Président Alpha CONDE : et son « plan B » pour un troisième mandat présidentiel constitutionnel (Par Ibrahim Kallo) est apparu en premier sur Actuguinee.org.