Les mines tuent l’Afrique

10-10-2019 Sport Guinee7

Théâtre/En écho à l’initiative pour des
multinationales responsables, Jérôme Richer monte Cœur minéral du
Québécois Martin Bellemare, au Théâtre Pitoëff, à Genève, avec une troupe
d’artistes africains.





«Une
mine, c’est un trou dans le sol avec un menteur à l’entrée», clame un
interprète de Cœur
minéral
 sur le ­plateau du Théâtre Pitoëff, à Genève. Il y a
partout des trous, la Guinée est devenu une mine à ciel ouvert, où il n’y a
plus d’enfants ni de bétails dans un paysage lunaire, dit le texte.





L’Afrique est pauvre mais son sous-sol est riche. Un paradoxe
que les géants de l’industrie ­minière n’ont pas cherché à ­résoudre au
bénéfice des populations africaines. De fait, l’extraction de minerais fleurit dans
des régions du continent libérées du joug colonial, encore peu explorées
jusque-là.





En Afrique de l’Ouest, la Guinée-Conakry est le terrain de jeu
des exploitants du Nord. Parmi les plus gros producteurs de bauxite, le pays
détiendrait le tiers des réserves mondiales, sans compter ses énormes ­ressources
aurifères et en diamants. Une économie florissante qui ne profite toutefois pas
au développement national.

C’est le point de vue du dramaturge québécois Martin ­Bellemare qu’on entend
sur le plateau genevois. Son pays a particulièrement développé ses activités
sur sol guinéen. ­Toronto est d’ailleurs l’un des centres financiers des
grandes multinationales extractivistes.





Intrigue à personnages





Tout en pointant, depuis le Nord, la mainmise sur les ressources
de la planète et les ravages sur les populations africaines, Martin Bellemare
zoome sur le Sud en livrant une photographie de Conakry, où se ­déroule
l’intrigue. Metteur en scène, Jérôme Richer a été ­accueilli en résidence de
cinq ­semaines à Pitoëff, désormais ­dédié aux compagnies indépendantes.
Egalement auteur, il est lui-même en train d’écrire une pièce sur le trading
des matières premières (Blackcore)1.
Richer révèle ainsi ce texte complexe, bien que louable, sur l’état de notre
monde. Un sujet d’autant plus d’actualité qu’il sera bientôt question de voter
en Suisse sur l’initiative pour des multinationales responsables.





Une troupe de comédiens, dont trois guinéens et deux suisses,
incarne cette fresque dense mais vivante, parfois chantée ou en musique, sur
les rapports Nord-Sud, pointant les lourdes conséquences pour les populations
locales.





Sans manichéisme mais brossant un vaste panorama, l’auteur a
imbriqué plusieurs personnages dans l’intrigue, aux destinées parallèles, ce
qui rend le propos confus. Seydou, par exemple, est rapatrié sur place après
une vaine tentative d’immigration en France.





Mais on suit surtout le parcours de Boubacar, jeune cadre
dynamique guinéen dont les parents étaient partis étudier au Canada. Celui-ci
retourne sur sa terre d’origine pour le compte de son employeur, une compagnie
minière canadienne, et négocie l’expropriation des habitants pour pouvoir y
implanter une mine. Par de beaux discours, il tente de convaincre des bienfaits
de sa logique capitaliste, créatrice d’emplois pour les Guinéens.





Victimes ensevelies





A son sens, les arguments de Mory, jeune journaliste et fils de
Cheikh, le chef du village, ne pèsent pas lourds pour défendre les victimes.
Celles-ci sont pourtant nombreuses, à en croire une liste récente de
52 personnes ensevelies, qui ne vaut pas grand-chose aux yeux des
coupables. Les gisements sont aussi responsables de la ­déscolarisation des
enfants qui vont y travailler. Le préjudice écologique est en outre
considérable, l’extractivisme engendrant notamment la ­destruction des forêts
et la ­pollution des eaux gorgées de cyanure et autres produits toxiques. A ­Conakry
comme à Cotonou ou Douala, Bolloré et consorts, ­détenteurs des capitaux sur
place, ont la mainmise sur les infrastructures logistiques ­portuaires, raconte
un autre tableau.





La troupe de six interprètes en boubou ou vêtement de sport
évolue d’un tableau à l’autre, aussi mobile que la scénographie dépouillée
faite de plots en bois ressemblant à des conteneurs de marchandises qu’ils
déplacent à l’image d’un trafic incessant sur le continent africain. Une habile
métaphore du business, avec ses scandales et tactiques d’intimidation. Celle-ci
souligne aussi le ton poétique de ce Cœur minéral, où l’on
passe d’un récit à un autre à la manière d’un conte africain aux voix
multiples, où se superpose tantôt la parole d’une narratrice, tantôt d’un
narrateur. L’histoire finale ­racontée par Cheikh est éloquente: un homme
trouve une pépite d’or de 2 millimètres alors qu’il est employé dans
l’orpaillage. Il l’avale et meurt, emportant avec lui le précieux minerai.
«Celle-là, ils ne l’auront pas», conclue-t-il. Un âpre combat de David contre
Goliath.





NOTES






1.



Lecture
de Blackcore par
Jérôme Richer ve à 18h, Librairie du Boulevard, dans le cadre de la Fête du
Théâtre.




Source: Lecourrier.ch


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