Le bain de foule express de Macron à Alger : « L’Algérie veut faire partie du jeu »

6-12-2017 News Kababachir


C’est un bain de foule comme en ont fait la plupart des autres présidents avant lui, Chirac à Bab-el-Oued, Sarkozy à Constantine, Hollande à Tlemcen. Ou plutôt un bain de caméras et de gardes du corps. Pour sa première visite éclair en Algérie – douze heures montre en main –, Emmanuel Macron a choisi un endroit chargé de symboles, la rue Larbi Ben M’hidi, anciennement rue d’Isly, du temps de la colonisation française. Là où eut lieu l’attentat du Milk Bar, en septembre 1956 ; là où l’armée française tira sur des partisans de l’Algérie française, en mars 1962 ; là où, après l’indépendance, la statue du maréchal Bugeaud, l’ancien gouverneur de l’Algérie, fut déboulonnée et remplacée par celle de l’Emir Abdelkader, le héros de la résistance à la conquête ; là où aujourd’hui encore se dresse la Librairie du Tiers-Monde, la plus grande d’Alger.


Avant Macron, 150 ans de visites officielles à AlgerSoleil, ciel limpide, façades blanches. La rue Larbi Ben M’Hidi a été vidée de ses voitures et de ses passants, avant l’arrivée du président. La foule des curieux, repoussée sur les trottoirs, derrière des barrières, fouillée, surveillée par des hordes de policiers.


Aux balcons en fer forgé, des cris, « Vive l’OM ! », des youyous… Le long du parcours, des dizaines de femmes en hayek, le voile traditionnel blanc algérois, « sans doute amenées là par l’Agence pour le rayonnement culturel », indique un journaliste algérien. La « déambulation » du président français, pour reprendre le terme du programme officiel, démarre à midi, au pied de la Grande Poste. Avec lui, le président du Conseil de la Nation, Abdelkader Bensalah, le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, le ministre de l’Action et des comptes publics, Gérald Darmanin, le réalisateur Alexandre Arcady, qui a grandi dans la basse Casbah et a fait partir de la délégation de Nicolas Sarkozy en décembre 2007, l’historien Benjamin Stora, qui est né, lui, à Constantine et a voyagé avec François Hollande en décembre 2012… et surtout des dizaines de molosses, costume sombre, lunettes noires, oreillette.


« C’est de là qu’est partie la fusillade de la rue d’Isly »


Très vite, le président disparaît sous une masse vaguement humaine, magma de journalistes, d’officiers de sécurité et de perches de son. Ramdane, 72 ans, venu de Kouba, la commune voisine, et qui se définit comme écrivain et poète, l’interpelle derrière sa grille : « Nous devons construire une passerelle entre les deux rives. » Emmanuel Macron ne peut qu’approuver. Un peu plus loin, des jeunes réclament des visas pour la France, comme à chaque voyage d’un président français, comme il y a quatorze ans déjà, sur le port d’Alger, face à Jacques Chirac. Le président leur répond :


« Nos deux pays ont beaucoup de choses à faire, il faut dépassionner le sujet. Les jeunes doivent rester pour développer leur pays. »


Ecrasés par les caméras, pressurisées par les gardes du corps, poussés par les reporters, les autres personnalités de la « déambulation » sont vite éjectées. Un peu à l’écart, Alexandre Arcady, qui n’a cessé de raconter dans ses films l’histoire des pieds noirs, et Benjamin Stora (près d’une cinquantaine de livres à son actif) discutent entre natifs et spécialistes :


« Tu te rappelles, c’est de là qu’est partie la fusillade de la rue d’Isly et le fameux ‘halte au feu mon lieutenant !' »


Gérald Darmanin marche tout seul, derrière la « masse » macronienne. C’est la « première fois », dit-il, qu’il vient en Algérie, et « ça lui fait vraiment quelque chose ». Ses parents lui ont donné Moussa comme deuxième prénom. Son grand-père maternel, né en Kabylie, gardait les moutons quand il était gamin et s’est engagé dans les Tirailleurs algériens à l’âge de 13 ans. Il a participé au débarquement en Provence, a fait la campagne d’Italie, celle des Ardennes, puis s’est installé en métropole à la fin de la seconde guerre mondiale.


« Il a fini adjudant-chef, mais n’a jamais pu devenir officier, car il ne savait ni lire ni écrire. C’est peut-être aussi parce que je suis petit-fils d’Algérien que le président m’a invité à ce voyage. »


Jean-Yves Le Drian se tient lui aussi à distance de la déambulation. « Emmanuel Macron aime les bains de foule. C’est chaque fois la même chose, à chaque voyage », commente-t-il d’un sourire en aparté. Le ministre des Affaires étrangères est venu en Algérie il y a trois semaines. La visite du président, son contenu et sa date, ont été décidés à ce moment-là. « Il y avait une attente, dit-il. L’Algérie a apprécié que le candidat Macron soit venu faire campagne ici, elle voit que le nouveau président a un rôle international très fort et veut faire partie du jeu. »


13 heures. Emmanuel Macron s’arrête devant la statue de l’Emir Abdelkader. La cinquantaine de journalistes français, qui font partie du voyage, peut enfin l’interroger sur le sujet qui mobilise toute la France depuis le milieu de la nuit : la mort de Johnny Hallyday. Est-ce l’Emir qui le toise sur son cheval ? La rue Larbi Ben M’hidi qu’il vient de remonter et qui est tellement chargée d’histoire ? La réponse de Macron relève presque du lyrisme patriotique.


« Il fait partie de ces héros français. J’ai souvent dit qu’il fallait des héros pour qu’un pays soit grand. »


De notre envoyée spéciale, Nathalie Funès


Nathalie Funes