CULTURE : Moussa Moise « …il ne faut pas que les réseaux sociaux dérangent nos valeurs sociales »

14-11-2017 News Le Djely

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Homme de culture averti, manager du célèbre Sékouba Bambino et des Amazones de Guinée, Moussa Moïse Diabate a rendu visite à votre site, ledjely.com. Décontracté et souriant, il s’est prêté aux questions de notre reporter pour une interview riche en enseignements. La dégringolade de la culture guinéenne, l’état des artistes en souffrance, les pistes de solution… Moussa Moise parle !


Dites-nous quel  regard portez-vous sur la culture guinéenne ?


C’est un regard  perplexe,  dans la mesure où la musique ou la culture  guinéenne   a pris une tendance extraordinaire.  J’ai l’habitude de dire que c’est les pratiquants de la culture qui ont changé mais la culture, elle, ne change pas. Ce sont  les hommes de culture  qui exploitent cette culture à leur façon.   Nous sommes tous des Guinéens d’abord, nous avons nos valeurs. On a trouvé nos grands-parents  dans leur mode de vie et avec leur  style vestimentaire, etc. A mon avis, il n’y a pas de raison qu’on ignore ces bonne choses pour emprunter chez les autres. Or, c’est ce qui se passe aujourd’hui. Il est très rare de voir aujourd’hui une jeune fille de notre génération qui s’habille en femme africaine, alors que la valeur de la femme africaine est dans son  style vestimentaire. La Guinée est une nation riche qui a une  diversité culturelle émanant de ses quatre régions naturelles.  Mais  si ceux ou celles qui sont sensés valoriser cette culture ont le complexe de s’identifier au pays ;  voilà le danger que court notre culture. C’est vrai qu’il y’a la modernité ! Mais il ne faut pas que les réseaux sociaux dérangent nos valeurs sociales. J’ai juste pris un seul aspect de la culture : le mode vestimentaire.  Aujourd’hui,  on ne peut  pas reconnaitre un Guinéen à travers ce qu’il porte. On est plus occidental qu’Africain.  C’est pareil pour l’alimentation, la culture linguistique, etc. Bref, je voudrais dire qu’on doit revenir à la case départ tout en nous adaptant à la modernité. Nous aimons copier, mais nous  copions mal. C’est la faute à nos mamans et papas, parce qu’ils ont démissionné.



Il y a le domaine de la musique aussi…


Oui !  Quand vous écoutez les chanteurs guinéens,  vous ne voyez aucun côté qui soit vraiment guinéen, si ce n’est pas la langue. C’est juste cette langue qu’ils utilisent mal d’ailleurs. Dans leurs musiques, il n’y a que des insolences et des trucs sans pudeurs. Personnellement, il y a des chansons que vous étant une femme, ne pouvez pas écouter avec un frère. C’est le  manque d’éducation culturelle qui entraine tout ça.


 Un artiste à une mission essentielle, c’est transmettre un message qui va dans le sens d’éduquer, d’instruire ou d’informer. Si ton œuvre ne va pas dans ce sens,  ce n’est plus la peine de s’appeler artiste.  Lorsqu’un artiste chante, il doit être tout de suite identifié à travers le monde comme étant un Africain, un Guinéen. La première écoute doit attirer  l’attention de l’auditeur. Mais si la musique se résume aujourd’hui (je m’excuse) à du copier-coller, je dois dire qu’il y a un problème.  Parce que même le couper-décaler est une musique sans repaire.  S’il doit en avoir un, c’est bien la rumba congolaise que les Ivoirien ont améliorée à leur façon et, heureusement, ils l’ont bien réussi parce qu’ils ont ajouté quelque chose.


Nous  ne sommes pas en manque de rythme chez nous. Il y a le de folklore. La seule chose qui nous manque,  c’est le travail, c’est l’inspiration. On ne travaille pas, on ne sait pas valoriser ces différents rythmes pour les mettre à la portée du monde. Voilà pourquoi notre musique se cherche aujourd’hui. Elle n’est pas vendable. On a combien d’artistes guinéens sollicités dans les grands festivals à travers le monde ? Le festival, c’est comme une foire ou chacun vient exposer son produit.  Et chaque artiste vend le produit de son pays. Quand on  écoute la musique guinéenne aujourd’hui, on ne sent  que la programmation. Tout est fait avec le clavier. On ne prend  même pas de plaisir à l’écouter.



La musique guinéenne se porte-telle si mal ?


Elle est sous perfusion. Ça ne va pas du tout !  Et ce qui me fait le plus mal, c’est le fait qu’il n’y a que deux ou trois Guinéens, les mêmes, qui sont capables de s’exporter au niveau international.


Que faut-il faire  pour inverser la tendance?


D’abord, il faut poser la question à ceux qui gèrent la politique culturelle du pays. La musique était autrefois gérés par l’Etat, tous les ensembles nationaux étaient au compte de l’Etat et les artistes étaient payés comme des fonctionnaires, logés et nourris pour qu’ils se mettent au travail. Inutile de parler de leur résultat. Des ans après, on les  écoute toujours avec le même plaisir. Mais quand l’Etat abandonne la culture, elle va se chercher dans la rue. C’est ce qui se passe maintenant. L’argent ne fait pas la musique, c’est plutôt la volonté qui fait la musique.  Si tu tombes dans la facilité, tout partira facilement. C’est pourquoi il y a des albums qui sortent le matin et disparaissent le soir.


Que diriez-vous de l’émergence de la culture urbaine?


Je ne suis pas contre la nouvelle tendance. La modernité est tout à fait normale.  Mon seul problème,  c’est qu’il faut valoriser sa propre culture.  On peut faire le reggae, du rap, etc… Mais avec nos instruments traditionnels.  C’est de ça qu’ont besoin les Blancs. Je n’ai rien contre le Hip hop. Seulement,  en le faisant, il va falloir ressortir le fait qu’il est produit guinéen.


Aujourd’hui, chacun à sa part de responsabilité dans cet état de fait, même les journalistes culturels. On ne peut pas être journaliste culturel alors qu’on ne peut faire la différence entre le son d’une Kora et celui d’une guitare. Pour être professionnel, il faut avoir une idée de la chose culturelle. Vous critiquez les hommes politiques, pourquoi pas les hommes de la culture. Il faut réparer cette injustice.


C’est vrai, il y a  des artistes guinéens  qui, en dépit des difficultés, réussissent après avoir quitté le pays. C’est le cas de  Mory Kanté, Fodé Baro ou encore Sékouba Bambino Diabaté.


  Faudrait-il  quitter le pays pour réussir ?


Non ! Certains arrivent à tirer leur épingle du jeu sans bouger. On souhaiterait que ça soit beaucoup d’artistes guinéens comme c’est le cas au Mali et au Sénégalais. Ils sont  au-devant de la scène internationale. Ils sont invités dans des festivals.


 Une fois encore,  tous les noms cités en sus, sont de ceux qui ont eu une base avant d’aller.  Il y’a trente ou quarante ans, ces  gens ont eu une éducation culturelle. Ils peuvent faire l’affaire même sans coups de clavier dans le studio.


Récemment, Kemo Kouyaté est décédé, on apprend aussi que Mory Djely  est souffrant. C’est un sale temps pour les artistes guinéens ?


Je profite de votre micro pour présenter mes condoléances à tous ces artistes guinéens qui se sont saignés pour cette culture guinéenne.  Singulièrement, je m’incline devant la mémoire de certains qui ont marqué mon enfance. Je veux parler de Kemo Kouyaté.  Bien avant lui, vous avez certainement entendu parler de la toute première femme guitariste africaine, la reine Gnépou. Elle était la 1ère guitariste des amazones de Guinée, elle est décédée depuis le 3 avril 2004.  Mais aujourd’hui, sa mémoire passe dans l’anonymat. Personne ne parle d’elle. C’est ça aussi le malheur de chez nous ;  cependant on a le plaisir de faire les éloges des artistes étrangers même ceux qui sont mort il y a 100 ans. Je souhaite prompt rétablissement à  ceux qui sont alités, à commencer par mon frère Mory Djely qui a encore beaucoup de choses à donner sur le plan musical. J’espère qu’il va se retrouver très bientôt pour continuer à défendre cette musique.


Parlons maintenant de vos artistes. Quels sont vos projets avec eux ?


Je commence par les amazones de Guinée. Ces femmes constituent un modèle en Afrique.  Elles ont  été le premier orchestre féminin à travers  le monde. Elles se sont très malheureusement retrouvées dans l’abandon depuis 1994.


Les amazones préparent leur nouvel album. Elles utilisent les mêmes instruments que les hommes. Je remercie de passage le général Baldé qui fait tout pour que ces amazones tiennent encore. Quant à Bambino, il a dans son agenda plusieurs tournées internationales.  Vous savez ce qu’il représente sur l’échiquier national et international.


Propos recueillis par Aminata Kouyaté 


 


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